Tuesday, June 30, 2009

MES COLLÈGUES MARINS



Mes collègues marins
Par Lâm Chí Hiếu
Pont 12

J’écris ces lignes en souvenir de certains camarades de l’Ecole de Navigation dont j’ai perdu les nouvelles,

A Vu Van Phong
, officier mécanicien de ma promotion 1964.
Comme je navigais à bord des pétroliers français de la Shell faisant escale à Nhà Bè, je voyais rarement mes copains de la même promo qui étaient à bord des navires-cargos chargeant aux ponts de Nguyễn Huệ ou Khánh Hội. Je ne rencontrai que Phong, 3 ans après, à l’Ecole Militaire de Thủ Đức. Ses premiers mots lors de notre rencontre furent « Sacrebleu!» et pas mal de gros mots comme Đ. M….presque la moitié de ses paroles, car telle étaient l’habitude et la coutume des marins.
- On se revoit! Tu n’es pas mort! Nous allons avoir une vie de chien avec ces connards de militaires!
- Allons! ne dis pas ca, mon ami!....
- Je déteste les militaires et suis forcé de l’être! A bas les mirlitons! Qu’ils aillent au diable!”
La rencontre fut fort chaleureuse. Mais le lendemain matin, à l’appel journalier (c’était la première semaine de notre formation militaire), on annonça la première punition: ”L’élève-officier V.v. Phong du groupe X, bataillon des élèves-officiers de la promotion X est puni de 4 jours de détention avec le motif suivant: blasphémer en conversant dans la salle de réception commune!” Tous les élèves-officiers, fort apeurés ne purennt rire dans les rangs qu’en attendant l’ordre de dispersion. On s’amassa autour de V.v.Phong et on le questionna à tue-tête.
Mon camarade leur répondit: ”J’ai blasphémé avec un copain mais je n’aurais jamais pensé qu’il y avait derriere moi, de passage inattendu, l’officier commandant les divisions des élèves-officiers, le lieutenant-colonel N.v.Tân redouté par sa sévérité, et je fus pris sur le champ. Et voila l’histoire”….
Après 4 mois de formation militaire, nous, les marins de la marine marchande, sommes transférés à la marine nationale et embarqués chacun sur les vaisseaux de la flotte. Quatre mois s’écoulent, on revient a l’amirauté de Saigon pour prétendument passer quelques formalités de graduation militaire selon les règles de l’Ecole de Thủ Đức. On a environ 4 semaines pour s’amuser car les officiers en charge à l’Ecole Navale de Saigon nous disent: ”Vous êtes déjà spécialistes en navigation. Nous ne pouvons rien vous enseigne. Vous êtes pleins d’expérience de navigation comme vous l’avez prouvé durant les 4 mois à bord des vaisseaux. Reposez-vous et faites ce que vous voulez, mais soyez présents ici chaque jour, s’il vous plait!” Et environ une dizaine d’entre nous passe ainsi le temps, à loisir. Un jour, notre V.v.Phong de bon matin se met à pleurer.
- Qu’est-ce-qui t’arrive, cher ami? - Je me souviens de ma femme en regardant mes chaussures non cirées!.
- Tu ne les cires pas, hein? - Jamais de la vie! C’est ma femme qui le faisait !
- Elle t’a quitté à cause de tes jurons jacassants, n’est-ce-pas?
- Helas, non! Elle vient de décéder !... - Comment, décéder et tu ne se souviens d’elle en regardant tes souliers!!! et depuis quand?. - Il y a 2 jours! - Comment? Et tu ne dis rien à nous.tes copains ici!!....
- C’est que je l’ai incitée à se suicider parce qu’elle est jalouse de mes escapades extra-maritales!.... C’est bien impossible, mon ami!
- Et elle m’a crié à tue-tête qu’elle va se suicider….. - Tu ne l’a empêchée de….
- Je lui ai dit d’aller se suicider et qu’on verrait qui perdra qui vaincra….. - Incroyable!... -
- Et je sui parti, la laissant ainsi, et je n’ai pas pensé qu’elle se suiciderait pendant mon absence extra-maritale.
De retour, j’ai découvert sa mort et je n’ai su que faire sinon l’enterrer….. - Oh! Mon Dieu, c’est bien incroyable, mon vieux, et maintenant tu as le remords bien tardif. Mes sincères condoléances…
Mais en réalité, cher Phong, nous n’avons jamais cru que tu étais marié et venais d’être veuf !!!

A mon dan em Ngo Xuan Han.
Il vient à bord du Cyprea en tant qu’élève-officier mécanicien.
- Hé, Han, tu es jeune mais tu as déja une grosse bedaine et tu es chauve. Qu’est-ce qui t’arrive?
- Trop de bière et …. Oh! Mr.le dan anh, j’ai hérité tout cela de mes parents!...
- Ah! je vois
Et la vie à bord du Cypréa se déroule. Un jour, Han me dit:
- Dan anh , êtes-vous libre?......
- Hé oui, mon ami….
- On va voir l’école Miche (l’équivalent à Phnom Penh de notre lycée Taberd, un établissement catholique)
- Une école a voir?...C’est que les frères de là-bas sont français et mon français est bien rudimentaire. J’ai besoin de votre aide!...
- A quoi faire, une liaison de contrebande? Je ne t’aide pas, désolé, mon vieux!.
- Oh non, je vais emprunter de l’argent sur place car l’argent emprunté a bord n’est pas suffisant pour mes escapades! Voulez-bien m’aider, cher Dan anh, je vous en supplie!.....
- Ca va, j’y vais
En effet, c’était une belle école, avec un laboratoire tout neuf au 1er étage, que les frères fièrement nous invitent à visiter. Et une autre fois, notre Han à court d’argent me demande de nouveau de venir à cette école. Pour le taquiner, j’y vais et comme d’habitude on monte au laboratoire pour voir, ce qui oblige notre Han à protester:
- Ca va, ça va, dan anh! Ne me tuez pas avec le laboratoire à visiter! Vous voyez bien que j’ai déjà assez de difficulté à grimper les étages rien que pour emprunter l’argent!
- Noblesse oblige, mon ami!

A Mon cher Nguyen Quang Lap
Lap est un autre élève-officier mécanicien. On va à Singapour pour les réparations annuelles et la Shell nous loge dans un luxueux hôtel pour 1 mois. Lap pour la première fois venant à Singapour, n’est pas accoutumé à la vie locale:
- Dites, dan anh, je suis nouveau et ne sais pas utiliser la monnaie locale. Veuillez me guider.
- Très bien, on va manger puis acheter quelque chose…
- Je vous rejoins, dan anh…
- Fais attention a la monnaie…
- Entendu, dan anh
On va dans un petit restaurant. Je commande un beefsteak, Lap une assiette de mi xào (nouilles chinoises sautées de 1 dollar local).
- Allons , Lap, tu as commandé pour 1 dollar et tu auras une assiette gigantesque de mi xào pour toi tout seul, je ne pourrai pas t’aider! Change vite ta commande...
- Oh.non, je peux tout manger car j’ai vraiment faim…
Et Lap reçoit en effet une assiette immense de mi xào (prévue pour 4 à 5 personnes). Le serveur le regarde ahuri car notre Lap est vraiment maigre comme un bambou sec. Et évidemment il ne peut finir son plat.


A mon dan anh, Nguyen Hoa Quang.. C ‘ est le 1er lieutenant du pétrolier français Cypréa, célibataire comme moi, mais conforme aux us et coutumes de la marine, buvant, fumant et visitant les prostituées, bien qu‘ il soit beau gosse et fils du bô truong Bô Noi Vu sud-vietnamien. Il m ‘ a répondu sur mes questions :
- Tu vois, Hiêu, il nous faut jouir de notre mieux car notre vie de marin est trop dure avec l ‘ humeur toujours changeante de Neptune. Je veux bien me marier mais comment choisir ? Mes parents m’ont donné un choix bien difficile : une demoiselle riche mais laide, et une demoiselle bien belle mais trop pauvre...Et je ne sais que faire...A ma place, que feras-tu, toi, Hiêu qui est réputé dao hoa.
- Comment le sais-tu, Quang ?
- Hé bien, les marins des 2 premiers navires-cargos sur lesquels tu as navigué le disent ; et tu n ‘ as pas encore répondu à ma question
- Voila, Quang. Vois-tu, avec notre métier, on est toujours absent du port d’ attache (Saigon); à ta place , je prendrai la laide pour être sûr qu‘elle ne te trahira pas durant ton absence Um ! Mais es-tu sur de la laisser t‘accompagner à toutes les fêtes avec tes copains ?
- C ‘ est çà mon problème, ami...
Et Quang de poursuivre ses réjouissances de marin avec les autres officiers du pétrolier tandis que seul de mon côté, je passe mon temps à terre à fouiller les librairies locales. Jusqu‘à un certain jour quand Quang m ‘aborde et annonce solennellement :
- Dis, Hiêu, viendras-tu à mes noces ?
- Comment, Quang, tu quittes ton célibat déjà ?
- Je viens de trouver ma future moitié qui m ‘a offert de quitter mon métier ! Elle m’a dit : « Reposes-toi ! Ce que tu gagnes en naviguant est équivalent à ce que je reçois ici avec mon travail quotidiennement », ce qui est bien navrant, non ? Affronter les colères de Neptune pour rien qu‘un jour de travail de la demoiselle ! Donc je vais quitter ce métier pour la rejoindre et si tu le veux, je vais lui demander de trouver une belle jeune fille comme elle pour toi, hein ?
- Merci, Quang. Une autre fois. Au sujet de ton futur mariage, as-tu demandé l‘avis de tes parents?
- Bien sur, mon ami, mais ils y sont opposés. A Dieu va. Je me marie et on va se débrouiller pour raccommoder ces oppositions car ma future femme est bonne spécialiste de ces négociations
- Très bien, Quang. Je tacherai d’être présent à ton mariage.
- Dites, matelot Dinh. Allez voir que font ces gosses là-bas, venant de sortir de la Mercèdes s’arrêtant a notre débarcadère .
- A vos ordres, mon lieutenant.
Et notre Dinh ramène à bord 4 jeunes garçons en me disant « Ils recherchent leur père, Mr Quang, mon lieutenant ». Je suis de service è bord ce jour là, et, retrouvant notre Quang , « voila tes enfants, Quang ! » puis chuchotant è son oreille « Est-ce-vrai, que ce sont tes enfants. ? » . Quang m’ entraine au loin : « Hélas ! Non, mon ami. Ce sont les enfants de ma future femme, qui est divorcée »......Et en effet, Quang quitte son métier et va vivre en tant que copropriétaire du cabaret de sa femme boulevard Nguyên Huê (Charner), rejoignant ainsi une belle dame et ses 4 garçons de son premier mariage, au détriment de ses parents. Mais Quang y perd au change: de ce jour toute la liberté qu‘ il avait disparaît car ses déplacements sont désormais limités aux parcours dans la Mercèdes de sa femme, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé cloîtré dans la villa conjugale pour toujours....

A mon cher commandant Che Cong Ta
- Dis-moi, Hiêu, à voir tes va-et-vients à toutes les escales de notre Cypréa, je constate que tu es bien un «moine» comme on me l‘a dit au jour de ton embarquement. Je sais que tu as des «amies » mais aucune vraie liaison, et tu n ‘ es pas comme nous autres marins. Ne voudrais-tu avoir une belle pour toute ta vie, comme solide port d ‘ attache?
- Merci, Ong Goong (car à cette époque mon Ta est second capitaine du Cypréa). On va voir, mais s ‘ il vous plait, ne dites rien a mes «amies» des escales, et surtout rien à ma princesse S. à Phnom Penh.
- Promis, mon ami.
Et le Cypréa fait escale à Cân Tho pour la première fois, aidant l’Angkor à ravitailler l ‘ Ouest... Et notre Ta me présente une demoiselle de la compagnie Shell: «Voici Mlle L., et voici mon jeune lieutenant Hiêu». Mais notre 2eme lieutenant L. s’empresse d’accueillir ma belle sous les yeux furieux de notre Ta.... Je ne dis mot, laissant L. la servir au dîner a bord, l‘accompagner faire le tour du pétrolier. Cependant, à la fin de la visite, c’est moi qui m’avance et qui fait terminer la visite avec ces mots: «Veuillez, s’ il vous plait, nous fournir les papiers de départ le plus tôt possible, Mlle L ». Le tout sous les yeux honteux de notre L. (qui peut-être s’est jeté dans les habituels baratins comme quoi il est en charge de tout - a part des capitaines..).... Et notre Cypréa revient de nouveau a Can Tho avec notre jolie jeune fille attendant sur le quai. Et notre L. de se hâter à sa rencontre (L. de son poste de manoeuvre à l ‘ avant du pétrolier, moi a l‘arrière..) mais notre demoiselle L. l‘ oublie tout en pressant les pas vers moi sous les yeux joyeux de notre Ta (qui m’a félicité après..) Et de la, L. s’attache à moi (« Tu es le vrai maitre de ce navire et je ne veux que toi.) Toutefois, ce sentiment ne peut se prolonger car le Cypréa revient a sa routine, Saigon-Phnom Penh-Singapour-Hongkong, et rarement à Can Tho... A la fin, notre Ta devient commandant de l‘Angkor et m‘entraine avec lui. Je deviens alors second capitaine et de là, je revois ma dulcinée après une très longue période d’absence. Puis arrive la mobilisation, je dis adieu a ma belle et a mes sirènes d’ outre-mer. 1975 arrive avec ses tumultes...
Mes collègues ont disparu. Han est décédé. Phong a rejoint ses ancêtres. Aucune trace de Lap. Quang est quelque part aux USA. Et mon si cher Ta est également décédé, peu après avoir vu ma vraie et présente femme («Mais Hiêu, tu ne t’es marié ni à ta belle de Cân Tho ni à ta princesse S..... ! Vraiment, l ‘ homme propose et Dieu dispose»), lors de notre première rencontre après 1975.
A part ces collègues marins, je n’ai retenu que de bien minimes souvenirs des maints autres que j’ai pu côtoyer et avec lesquels j’ai travaillé.
Lâm Chi Hiêu

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